Ce texte a été écrit pour mes amis de Curaterz.fr, une newsletter que je vous recommande chaudement. Une version légèrement remaniée a été publiée, j'en profite pour inclure ici la version originale. Mais le plus important à retenir est : Lisez Karoo.

 

Rappelez-vous ce temps lointain : avant de devenir des rockstars grâce aux séries télé, les scénaristes hollywoodiens vivaient dans l’ombre. Beaucoup enchaînaient les commandes non tournées et les réécritures non créditées. Ce purgatoire doré durait parfois toute une carrière. Alors, pour s’exprimer, certains d’entre eux écrivaient des romans. Steve Tesich est de ceux-là. Malgré un Oscar en 1979 pour La Bande des quatre, c’est la littérature qui lui a permis de passer à la postérité. Paru à titre posthume, Karoo est une odyssée décadente dans la psyché d’un homme fini.

 

Mais comme Steve Tesich a quelques comptes à régler, c’est aussi l’histoire d’un scénariste nommé Saul Karoo. Script doctor aux poches pleines et au corps en miettes, ce type a un goût sûr pour le mélodrame et semble ne jamais être sûr de sa nature profonde : le cynisme qui l’habite est-il la conséquence de son environnement ? Ou est-il trop seul et trop tordu depuis la naissance ? Même lui ne le sait pas. Alors, pour être fixé, il tente des bonnes actions au parfum pervers et sème le mal avec des scrupules plus ou moins sincères. Derrière tout le désastre que cet homme met en branle, se trouve, au fond, une intention louable : il veut seulement orchestrer au mieux le chaos qui compose son existence.

 

Dans Karoo, il est question de chefs d’œuvres massacrés, d’actrices coupées au montage de leur propre existence et d’un improbable remake de L’Odyssée d’Homère. Mais surtout, ce sont les vases communicants entre la Vie et l’Art qui sont explorés. Ici, la pureté et l’équilibre que l’on recherche à tout prix dans les oeuvres ont juste pour conséquence de rendre la vie encore plus encombrée et opaque. Livre-somme dont le sujet même est le foisonnement, Karoo n’est pas toujours facile à appréhender. Jamais hilarant, souvent un peu en retrait dans l’émotion, le roman réussit à nous caler sur le pouls même de son protagoniste, à être tout entier sculpté dans sa personnalité boursouflée. Magnifique par endroits avec son désespoir en sourdine, Karoo multiplie les ruptures de tons comme son protagoniste enchaîne les volte faces. Saul fait-il semblant lorsqu’il trouve la paix intérieure dans le regard morne d’une vieille femme ? Ou cabotine-t-il jusqu’à la tombe ? Peu importe. A la fin, au bout de 592 pages, perdus comme lui, éprouvés par tout ce chaos, on se demande : la valeur de la vie est-elle supérieure à la somme de ses parties ?

Tag(s) : #Blog