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C’était en janvier 2005, durant une Last-Night qui se tenait à Paris, au Delaville Café. Comme leur nom le laisse deviner, les Last Nights sont des soirées organisées par Last-Mag afin de montrer au reste du monde que, oui, Last-Mag est bien le bimestriel gratuit le plus cool de la planète. Naturellement, toute la clique des proches du mag, contributeurs et amis, s’amusait à jouer aux rois du monde sur les banquettes du fond de la salle, pendant qu’à côté, des mannequins défilaient en bikini. Ne me demandez pas à quelle occasion ces filles étaient là, j’ai oublié. Ne vous méprenez pas, hein, j’étais complètement lucide. C’est juste que les autres évènements de cette soirée ont été éclipsés dans ma mémoire par une rencontre peu commune.
Alors que la soirée battait son plein, on a remarqué, le Soldat Inconnu et moi, qu’on partageait notre banquette avec un inconnu qui grattait des trucs sur des minuscules bouts de papier. Comme je me sentais sociable pour une fois, je suis allé lui demander ce qu’il faisait. Je ne sais plus trop ce qu’il m’a répondu, mais on a commencé à discuter. De super-héros, de rap, d’écriture. Ca nous faisait pas mal de hobbies communs. Au bout d’un moment, il m’a dit qu’il s’appelait Patrick Goujon et qu’il écrivait. Il avait déjà sorti un premier roman Moi Non, publié chez Gallimard. Le second Carnets d’Absence devait être publié sous peu. Avec le Soldat Inconnu, on lui a alors posé plein de questions, car la vie d’un romancier nous passionnait, surtout si celui-ci avait le même âge et les mêmes références culturelles que nous. On s’est quand même dit que ce serait mieux de lire ses romans avant de pousser plus loin l’entretien et on s’est donnés rendez-vous quelques mois plus tard.
Ca nous a laissé le temps suffisant pour lire Moi Non, le récit divergent de deux amis qui vivent dans une cité. Là où l’un, Hoche, essaie tant bien que mal de sortir la tête de l’eau, l’autre s’enfonce dans une galère qui bégaie comme un scratch de Nas. Moi Non rappelait le rap par le contexte de son action, ses références à Oxmo Puccino (et à Nas, donc). Mais surtout par ses phrases tendues, remplies à ras bord d’images frappantes. On y sentait toute l’urgence d’un premier bouquin, malgré les huit ans qu’avait duré l’écriture. Quelques semaines plus tard Carnets d’Absence est sorti. C’était là encore, le parcours de deux personnages, mais le récit s’étalait désormais sur une quinzaine d’années. Patrick Goujon nous racontait, à intervalles réguliers (à 12 ans, 16 ans, 20 ans, 25 ans environ), les itinéraires parallèles d’un garçon et d’une fille qui s’étaient brièvement croisés au collège. L’angle social passait au second plan et dans Carnets d’Absence", il était surtout question de la naissance de sentiments comme l’amour, le deuil, les regrets. 
On a donc retrouvé Patrick Goujon. L’interview devait durer une heure, elle s’est étalée sur presque trois. Pendant tout ce temps, Goujon nous a parlé de son parcours du combattant pour publier Moi Non, de ses doutes durant l’écriture de Carnets d’Absence, mais aussi de cette question qui le taraudait : comment exprimer sa détresse émotionnelle, quand on a la sensibilité d’un artiste, mais pas le talent ? A la fin, on était tellement soufflés par cet entretien (qui devait être retranscrit dans Last-Mag) qu’on a écrit à la place un article expliquant…pourquoi on ne pouvait pas publier tout de suite l’interview. Avec le recul, cet article, écrit en quelques heures, restituait mieux l’essence de l’interview que sa retranscription tardive, effectuée un mois plus tard pour
lehiphop.com. Dans l’interview publiée, on a fait les cons : on a tout retranscrit. Plus ou moins dans l’ordre, avec nos hésitations, des confusions, des tunnels de réponse de 40 lignes de Goujon. J’en ai encore honte aujourd’hui : je la trouve illisible. On aurait pu réorganiser un peu tout ça, partir du vécu de Goujon pour arriver petit à petit au cœur de son œuvre. Emmener progressivement les lecteurs à la rencontre de ses romans, au lieu de les jeter brutalement dans une mare de personnages inconnus. On aurait dû reformuler, synthétiser. On n’aurait rien trahi, au contraire : s’il fallait bêtement recopier pour mettre en lumière la magie du monde, l'humanité n’adulerait pas les romanciers, mais les greffiers.
C’est d’autant plus dommage qu’après l’avoir lue, deux ou trois internautes ont écrit que l’interview leur avait donné envie de découvrir des romans de Goujon. Mais je suis persuadé que si on s’y était pris un peu mieux, il y aurait eu dix ou vingt fois plus de convertis. Prenez ça pour un fantasme de toute puissance si vous voulez, mais quelque part, ce modeste billet, c’est une manière pour moi de me rattraper. Alors, allez donc lire les livres de Patrick Goujon. Déjà parce que vous ne le regretterez pas. Mais aussi parce que, quelque part, vous m’aiderez à expier ma faute.
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