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(photo : Lucile Pescadère)

"Avec 2pac, on parlait de tout.  Aussi bien d’égyptologie que de l’effet des aphrodisiaques. Avec Biggie, ça tournait surtout sur autour des joints et du rap". Le Dr. Wolfgang Von Bushwickin des Getto Boys (un XXL de 2005).

Le problème avec Notorious B.I.G., c’est que sa grandeur ne s’explique que par le rap. C’était un mec pas plus intelligent qu’un autre mais qui semblait frappé par la foudre dès qu’il alignait deux rimes. Tout le contraire de 2pac, à la naissance épique, aux multiples résurrections, procès et paroles messianiques. Biggie, lui, n’existait que quand il ouvrait la bouche dans une cabine de studio. Mais comment faire comprendre ça à des gens qui ignorent ce qu’est une punchline ? Vous voulez leur dire que son flow avait repiqué inconsciemment des formes mélodiques issues du jazz ? Que son couplet protéiforme sur Victory (enregistré la veille de sa mort) écrase ce pauvre sample de Rocky ? Que le tracklisting épars de Life After Death peut s’interpréter comme les mille et une existences qu’il vit dans sa tête, comatant depuis son lit d’hôpital ? Non, car il y aurait trop à dire sur le rap avant même d’en arriver à parler de lui. Alors, vous ne dites rien.

Dès lors, malgré ce que je disais, Biggie ne constituait pas la base pour un biopic, contrairement à son binôme maudit 2pac qui était allé au bout de sa logique d’autodestruction. Biggie, c’est celui qui a subi (un peu mollement) la guerre Death Row/Bad Boy, plus qu’il ne l’a causée et qui en est mort. Pas très dynamique comme structure de récit. Heureusement, ce qui fait la force du film, c’est qu’il n’essaie pas d’aller au-delà des limites de son sujet. Au contraire, tout le long, Biggie nous est montré comme ce mec qui a le don du rap chevillé au corps, pour le meilleur et pour le pire. Ca ne sera sûrement pas assez pour propager le mythe à travers le monde. Mais même en se contentant de prêcher les convertis, le film a assez de justesse pour donner envie de se réécouter les albums du bonhomme (les posthumes inclus) ainsi que toute la discographie de Junior Mafia et Lil’Kim. C’est dire.

Pourtant, il y avait de quoi avoir peur. Le début ressemble à une version digest du Petit Biggie Illustré qui enchaîne les étapes-clés au pas de course.  Pour faire vite, les 20 premières minutes sont tout bonnement inutiles, sauf si vous voulez voir le fils de Notorious interpréter son propre père dans un Brooklyn angélique reconstitué en studio.  Mais graduellement, Biggie s’incarne à travers le corps de Gravy (bluffant de mimétisme) et la légende s’anime à l’écran. Après, c’est comme pour les films de super-héros ou les adaptations littéraires : soit on s’amuse à jouer au jeu des sept différences entre le film et l’original, jusqu’à en perdre la raison. Soit on se laisse porter par les jolies images, les personnages cultes et les innombrables clins d’œil. Sans parler du plaisir sans cesse renouvelé d’entendre les classiques Bad Boy dans une salle de cinéma (quelle maîtrise technique que ce Hypnotize, quand même).

Bon oui, ils ont adouci le caractère de Biggie. Comparé à l’extraordinaire bouquin Unbelievable (écrit par le co-scénariste de Notorious), ça manque cruellement de blunts, de uzis sous le matelas, de posters de Scarface, de passages à tabac de promoteurs, d’arrestations idiotes et de claques sur les fesses des groupies. Mais ce qui est très bien rendu dans la conclusion, c’est le fait que Notorious BIG ait effectivement été tué au moment où la fumée dans son crâne se dissipait et où il commençait seulement à prendre conscience de l’or qu’il avait dans les mains. Certains crieront à la ficelle dramatique (Yellow Kid, I see you) mais moi, j’y crois. Réécoutez seulement Keep Your Hands High (un de ses derniers feats) : c’est déjà un magnat en puissance qui vous parle (bien avant Jay-Z), avec, dans ses rimes, la puissance de feu de tout un escadron.

Certes, de sa prescience musicale, il ne reste rien, ou presque. Car oui, on en revient à ce problème : comment traduire en images le rap de Biggie ? Impossible. Autant "danser à propos d’architecture" comme dit le proverbe. A défaut, on voit M. Smalls saisir la magie de l’instant (une partouze dans les toilettes du D&D Studio) pour la restituer dans le premier couplet de Unbelievable, comprendre la nécessité de faire évoluer son discours (la mue "from ashy to classy" de Life After Death) et surtout … Surtout… faire oublier la musique quand il rappe Who Shot Ya devant un Los Angeles qui veut sa peau. Imaginez : un homme en territoire hostile, seul avec son micro. La foule qui le hue. Une Silence. Et la voix de Biggie qui tonne dans la salle. Le voilà qui débite des menaces trop grosses pour être vraies. Qui déballe des rimes ultra-violentes avec délectation, quinze jours à peine après la mort de 2pac. Et qui finit par arracher des sourires et à faire bouger les têtes, emportant l’adhésion en moins de seize mesures. On n’y croit pas, c’est beau comme un film, et pour cause. Mais c’est le moment qui symbolise le mieux la brève existence de Christopher Wallace. Un môme de Brooklyn, mort dans sa 24eme année, qui a chamboulé son monde rien qu’en remuant les lèvres.
And If you don’t know, now you know.

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Tag(s) : #Un peu de rap
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