La vie étant longue, elle nous laisse régulièrement le temps de nous interroger sur le genre de créatures que nous allons devenir. Est-ce qu'on va être un jour capable de s'arrêter de courir pour savourer ce qu'on a sous le nez ? Ou est-ce qu'on va s'épuiser jusqu'au bout à "cavaler dans le noir derrière une ombre" comme disait mon rappeur préféré ? En ce qui me concerne, je n'ai pas encore décidé. Mais je sais déjà le genre de personne que je ne veux pas devenir : je ne veux pas devenir 50 cent.

 

Quand 50 a annoncé que son prochain album s'appellerait Before I  Self Destruct, j'ai eu envie de crier au génie. Entre la méta-conscience de l'artiste périssable, le nihilisme triomphant et une référence touchant autant à Robocop ou R2D2 qu'à Mission impossible, ce slogan avait tout pour abriter un classique. A un tel point que 50 cent a préféré rebaptiser son troisième album Curtis, pour ne pas gâcher un si bon pitch. Mais fin 2009, ce titre est un anachronisme. Car 50 cent s'est déjà auto-détruit depuis des lustres, quelque part entre 2007 et notre époque. Enfin, peu importe la date, ce qui reste dans Before I Self Destruct, c'est un rappeur incertain, qui bouffe ses mots, fait ce qu'il peut avec son flow et qui donne de la voix pour faire peur mais ne se convainc pas lui-même. Fini l'aisance nasillarde, 50 cent veut rapper vite en fronçant les sourcils. Au fil de l'album, il ne fait que menacer jusqu'à ce qu'ennui s'ensuive.

 

En 2005, So Disrepectful aurait mis toute la planète rap en émoi avec ses attaques à Jay-Z, The Game, Young Buck. Là, c'est l'offensive gratuite qui rend antipathique. Riches par centaines de millions, 50 cent pourrait quand même prendre un peu de hauteur. Il pourrait considérer qu'après tout, vu de là, où il est parti, sa vie n'est pas si moche. Il pourrait dire "j'ai changé", jouer les grands seigneurs et prôner l'ouverture. Mais impossible. Même ses hymnes sur tous ses millions ne respirent pas la joie de vivre. Comme si la jouissance venait de l'accumulation de l'argent, mais sans qu'il sache vraiment quoi foutre avec. Alors au morceau d'après, il repart au charbon, enrichi mais pas apaisé. Bouffi de puissance mais jamais rassasié. Et au final, je pense que c'est ça qui l'a détruit. Une envie, pas tant d'être riche, mais que toute personne sur son chemin se retrouve face contre terre. C'est un désir louable, mais aussi vain que contre-productif. Pendant tout ce temps qu'il a perdu à faire chier le monde, il aurait pu s'intéresser un peu plus à ses textes, foutre le nez dehors pour saisir un peu l'air du temps ou au moins renouveler son cheptel de producteurs. C'était trop lui demander. D'où l'ennui qui se dégage de Before I Self Destruct. Un album, qui a au moins le mérite de ressembler à la carrière de 50 cent:  un gigantesque champ de ruines, froid et triste, avec ses bouts de poussières et de cendres qui flottent dans l'air. Comme quoi, l'envie de revanche comme moteur dans la vie, ça n'a qu'un temps. Et si ça ne part pas quand on a atteint son but, ça devient franchement destructeur. Demandez à Curtis Jackson.

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