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Au commencement était Salut Les Musclés. Un chef d’oeuvre de minimalisme. Les cinq musiciens de Dorothée, venus combler leur quota d’intermittents, s’agitent pendant 26 minutes dans deux décors: un salon et une cuisine. Vu que c’est assez léger comme concept,on leur a adjoint différents acolytes au cours des 300 épisodes dela série. Notamment Hilguegueu, nunuche extra-terrestre à l’accent suédois, Gus, nabot aux oreilles décollées et parlant du nez et, surtout, Justine, la nièce de Framboisier. Présente dans une vingtained’épisodes, elle a donné naissance à Premiers Baisers et ses déclinaisons.

 

Car il se trouve que Justine avait une soeur, Hélène (celle des garçons) et une cousine, Lola, du Miel & Les Abeilles … Bref, tout un univers qui convergera d’ailleurs lors d’un unique épisode d’une heure, durant lequel tous les personnages se retrouvent pour fêter le nouvel an. Mais pourquoi je vous parle donc de ça, au fait ? N’ai-je pas passé l’âge ? Et puis les séries AB ne sont-elles pas mortes depuis 10 ans ? Non, non et non. Car de nos jours, leur rediffusion nocturne et cyclique (deux épisodes en boucle par nuit) invite à les redécouvrir et à les reconsidérer. Kitsch dès leur diffusion, elles ont, de cette manière, réussi à ne pas vieillir, conservant ce charme suranné. Décidément, la stupidité ne se démode pas. Et puis surtout, le second degré est un piège sournois et une excuse confortable. La première fois qu’on regarde, c’est pour se moquer des dialogues redondants, du jeu approximatif des acteurs et de la gueule des décors, qui ressemblent aux pièces témoin de chez Ikea. Puis, au bout de deux jours, on guette le début de l’épisode pour savoir si Thomas Fava va encore escroquer Cricri qui a vendu les droits de sa chanson pour sauver Hélène & Nicolas. Pris au piège, on attend que Justine réalise que Jérôme la trompe à chaque fois qu’elle part aux Etats-Unis (ou en Australie, je confonds toujours) pour faire ses études. On attend que Debbie cesse de rêver de sortir avec lui, parce qu’elle a vraiment un trop gros cul. On attend qu’Isabelle se prenne une baffe dans la gueule à force de simuler des vols, agressions et liaisons avec la moitié des figurants. Et, même en se moquant, on ne peut s’empêcher de s’intéresser aux crises de désespoir d’un Christian héroïnomane, à l’attaque d’Hélène par un terrible gang de voleurs de vêtements et par les pulsions suicidaires d’une Linda qui joue très mal ("En tentant de me suicider, je me suis rendu compte qu’en fait, la vie c’est cool").

 

Entre les sourires, on se surprend à analyser les épisodes…. Car même si Premiers Baisers joue de variations sur un même thème là où Helène et Les Garçons est purement feuilletonesque, on peut dire qu’en gros toutes les séries sont construites sur un modèle similaire. Les intrigues ont beau faire mine d’avancer, elles s’empêtrent dans une indolente inertie. Immanquablement, les personnages principaux de la série en question se réveillent et mettent à peu près dix minutes à nous résumer l’épisode de la veille. Le temps qu’ils se retrouvent enfin tous ensemble à la cafétéria, la peste de service a foutu la merde. Entre-temps, ils auront passé leur temps à se dire bonjour, manière de cacher qu’ils n’ont rien à se dire. Dans ces conditions, vous comprendrez pourquoi, après avoir regardé cinq fois le même épisode de Premiers Baisers, on finit par le trouver drôle. Et par remarquer ce regard perdu des acteurs, affligés par la connerie de la réplique qu’ils viennent de débiter (Jérôme dans Premiers Baisers est très fort à ce jeu). Ou par s’attarder sur ce figurant qui cesse d’être dans son rôle et regarde la caméra un quart de seconde. Comme si on était le seul à l’avoir vu. Et comme s’il avait attendu la cinquième diffusion pour le faire. Les séries AB, c’est aussi l’image d’une société à part, qui n’offre que peu de ressemblance avec la nôtre. Un monde où les filles ne pensent qu’aux garçons et où les garçons, eux, sont envoûtés par le flipper (ou la musique d’ascenseur qu’ils composent, ça dépend des séries). Un monde où les cafétérias ne proposent que des cocktails fluos dégueulasses, mais en contrepartie, ne font jamais payer les consommations. Un monde où les parents de vos potes sont toujours super accueillants (la maison des Girard dans Premiers Baisers, c’est une auberge de jeunesse ?). Un monde où les chambres des résidences étudiantes font 50 m², alors que dans la vraie vie, le CROUS attend toujours 6 mois et 25 relances pour me lâcher ma bourse. Bref, un monde plus accueillant. Les séries AB, une oeuvre politique ? Euh, finalement, il est peut-être un peu trop tard …

 

Article paru dans Last-Mag #9 (2005)

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