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Les archives du vénérable site lehiphop.com ayant sauté, j’ai décidé de republier cette longue interview du romancier Patrick Goujon. A cela, plusieurs raisons : ce qu’il dit sur ses premiers romans ne se retrouve pas ailleurs sur le net ; ensuite, j’ai tenu à rendre l’ensemble plus accessible en reclassant les réponses dans un ordre chronologique, histoire d’intéresser les plus curieux d’entre vous. Enfin, cette republication en épisodes va permettre à ce blog de se doter d’un feuilleton estival. Je termine en saluant le Soldat Inconnu qui avait mené cette interview et tout retranscrit à l’époque. Bonne lecture.

Patrick Goujon a publié quatre romans chez Gallimard : Moi Non (2003) ; Carnet d’Absences (2005) ; Hier Dernier (2008) et A L’Arrache (2011). Cet entretien a été réalisé lors de la parution de son deuxième roman. Il nous parle ici de ses débuts et de … rap.

 

Tu peux nous raconter ton parcours ?

J’ai toujours plus ou moins écrit. J’ai commencé à écrire mon premier bouquin, Moi Non, quand j’avais 18 ans, il a été publié quand j’en avais environ 25. Je sors cette semaine mon deuxième roman, Carnet d’Absences.

Par curiosité, il y avait écrit quoi sur tes relevés de notes, à l’école ?

Je n’étais pas un mauvais élève, je n’étais pas un bon élève non plus. J’étais moyen.

Il n’y avait même pas écrit "gâche son talent en faisant le con au fond de la classe » ou « prédispositions littéraires" ? T’étais bon en rédaction ?

Si, ça, oui. Je n’étais pas un gros littéraire. Lire, c’est quelque chose qui me plaît, mais il y a des monstres qui bouffent les livres, je n’en suis pas là. Par contre, prendre le stylo, raconter des histoires, c’est quelque chose que j’ai toujours fait : en essayant de griffonner des bandes dessinées au début, puis d’autres trucs après.

T’aurais aimé être rappeur, en vrai, non ?

(rires) Oui il y a quelque chose qui me plaît énormément dans le côté "J’ai la dalle". Je me suis mis à écouter du rap assez tard, finalement. Je suis passé par plein de styles de musiques, j’en écoute encore plein, du jazz, de la pop… Donc je m’y suis mis tard, et pourtant j’ai l’air d’un vieux quand j’en écoute. C'est-à-dire que je vais te ressortir genre le 1er album de Nas, Pete Rock…

C’est justement une question qu’on voulait te poser ! Quand tu étais vendeur au rayon rap de la Fnac, c’était quoi les disques que tu conseillais aux gens d’écouter, et ceux à propos desquels tu disais  "surtout ne les achetez pas ?"

Quand je suis rentré à la Fnac, j’avais vraiment besoin de taffer. Au départ, vu que j’ai une formation en "métiers du livre", j’y étais allé pour bosser au rayon librairie mais il n’y avait pas de place. La seule place disponible était au rayon musique. Puis on m’a dit : "En plus, ça ne va pas aller, c’est au rayon rap". Ils ne m’imaginaient pas là-bas alors que je n’écoutais que du rap français à l’époque ! J’ai passé l’entretien d’embauche, on m’a demandé de citer 4 noms de rappeurs. C’est donné à n’importe quel crétin ! (rires). J’ai sorti Busta Flex, NTM, Fonky Family, n’importe quoi, et voilà, j’ai été pris ! Ce n’était même pas original, en plus !

Je n’avais pas une super culture en rap, et quand je me suis retrouvé dans cet univers où tu as accès à tous les disques, j’ai emprunté tout ce que je pouvais. J’avais envie de répondre face à deux catégories de mecs. D’abord, ceux qui se pointent et qui demandent des renseignements sur des trucs sur lesquels je suis complètement à la ramasse -généralement des mecs qui cherchent du rap américain, et qui se seraient dit : "Il ne connaît rien, c’est dommage, j’avais envie de ce disque et je repars sans rien". Et je voulais aussi pouvoir répondre à des mecs qui allaient me broyer en me tapant des coups de pression parce que je ne connaissais pas bien les disques. Ce qui aurait été normal, vu que c’était censé être mon taf.


Qu’est ce qui t’a plu dans le rap ?

Ce qui m’intéressait, c’était le travail sur la langue, le discours. Je faisais attention à la prod, mais sans vraiment y faire vraiment gaffe en fait. Par exemple, pour le dernier album de Fabe, je ne trouve pas les prods fabuleuses, mais je l’ai acheté les yeux fermés. Et j’ai surkiffé, parce que j’ai trouvé que c’était ciselé, tranchant, je trouvais qu’en plus il y avait une maturité que je ne trouve pas forcément chez d’autres. J’étais branché lyrics, j’avais une écoute plus "MC" que "DJ". C’est là d’ailleurs que le truc s’est fait, quand j’ai rencontré Gero. Il était caissier de la Fnac où je bossais, forcément il est venu voir le mec qui s’occupait du rayon rap... (pour la petite histoire, Gero est devenu champion de France DMC au moment où le premier bouquin de Goujon a été publié).

Quand je ne connais pas quelque chose, je ne fais pas semblant de connaître. Et en fait, j’ai beaucoup plus appris que je n’ai conseillé, là-bas... Quand un mec venait au rayon rap et me demandait Group Home, qui est quand même incontournable mais que je ne connaissais pas, je n’essayais pas de conseiller. Et les mecs venaient, "Putain, mais Group Home, quoi !" Je ne faisais pas semblant. Je mettais l’album de côté, et je l’empruntais. Pendant un an, ça a été une époque fabuleuse : je pouvais m’écouter Illmatic, puis juste derrière me mettre Mobb Deep. Toutes les semaines, il y avait des pépites qui me tombaient dans les oreilles… Le rap américain, j’y suis venu très précisément en écoutant Nas et Common. De par les prods, le flow, les lyrics, je me sentais submergé. J’ai vécu ça avec l’album solo de Prodigy de Mobb Deep, H.N.I.C., et le morceau Genesis que j’écoutais en boucle. Hell On Earth de Mobb Deep, j’écrivais là-dessus, comme sur d’autres trucs, d’ailleurs.

Bon alors, t’aurais conseillé quoi aux clients de la Fnac ?

J’aurais conseillé Mobb Deep Hell on Earth, Common, Like Water For Chocolate

Ah! Tu me fais plaisir! Son nouvel album, Be, sort très bientôt.

J’ai hâte ! Déjà, Electric Circus, même si je n’ai pas tout aimé, j’ai aimé la démarche adulte. L’idée de faire évoluer sa musique pour un public qui a évolué avec lui. J’aurais aussi conseillé le premier dead prez, Let’s Get Free. Et puis Gangstarr, Moment of Truth, le premier Nas, le premier Biggie, les meilleurs Jay-Z Si je ne devais emporter qu’un seul disque, ce serait Illmatic. C’est le seul album que j’ai bouffé dans tous les sens, en boucle, sans jamais me lasser. Dans mes goûts, je suis très côte est, New York, mélancolique, désabusé et froid.

Tu écris souvent en écoutant du son ?

Ouais, énormément de jazz ou de rap. Pour moi la musicalité est super importante. Moi  Non, je l’ai écrit à voix haute. J’étais adolescent et je voulais être assez démonstratif … En plus il y a un hommage avoué au rap dans la partie du deuxième personnage, Flex, qui en fait n’est né qu’après coup. Quand j’ai fini la première partie, avec le personnage de  Hoch, j’ai trouvais qu’il manquait une ambiguïté. Et c’est là qu’est née l’idée de faire intervenir Flex, en tant que vrai narrateur. Il y a d’ailleurs d’autres personnages qui viennent prendre la parole après lui

Dans ton premier bouquin, il y avait des citations de Fabe et d’Oxmo Puccino en exergue. Dans le second, la seule citation est de Woody Allen.

Dans le premier, je rendais vraiment hommage à la musique. Et c’était marrant d’avoir un bouquin dans la collection Blanche, où tout ce qui était en exergue était issues du rap. Il y a des lecteurs d’un certain âge qui connaissaient pas Oxmo et qui sont venus me parler de la phrase que j’ai récupérée de L’Enfant Seul ("Mes crises lancinantes, le sentiment en ciment, Sinon dans six ans, On me retrouve ciseaux dans le crâne, dans le sang gisant"), en me disant "On aime beaucoup, c’est quoi ? C’est un poète ?". C’était vachement bien.

Mais, à côté de la musique qui est ma grosse source d’inspiration pour la forme, mon autre source d’inspiration, pour le fond, c’est les images. Et donc, le cinéma. Il y a plein de réalisateurs que j’adore, Kitano, Scorcese… Mais s’il y a un mec dont toute l’œuvre me fascine, où il y a un vrai suivi, c’est Woody Allen. En plus de ça, les deux extraits que j’ai récupérés en exergue sont vraiment dans le sujet de mon livre. Ca m’interpelle et ça se télescope avec mon texte, donc je rends hommage. Ca s’est imposé tout seul par rapport au sujet du livre.

 

A suivre

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