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Patrick Goujon a publié quatre romans chez Gallimard : Moi Non (2003) ; Carnet d’Absences (2005) ; Hier Dernier (2008) et A L’Arrache (2011). Cet entretien a été réalisé lors de la parution de son deuxième roman. Il nous parle ici de son premier roman, Moi Non , le récit divergent de deux amis qui vivent dans une cité. Là où l’un, Hoche, essaie tant bien que mal de sortir la tête de l’eau, l’autre s’enfonce dans une galère qui bégaie comme un scratch de Nas.

 

A propos de Moi Non, est-ce que l’ordre des deux parties a toujours été le même ?

A l’origine j’ai écrit le personnage d’Hoch quand j’étais plus jeune, et je crois que ça se sent dans le tempérament du personnage. Alors que la partie sur le personnage de Flex a été écrite plus tard. J’avais alors moins d’illusions, j’étais un peu plus dur et Flex représente cette période, même si je me suis aussi inspiré de gens de mon entourage. A l’origine, je me sentais plus proche de Hoch.  Mais quand Moi Non est sorti, les gens étaient très touchés par Hoch, ce qui se comprend vu que Flex n’est pas forcément facile à aimer. Mais je trouve Flex plus intéressant d’un point littéraire et humain car il est plus ambigu. Du coup, j’en suis arrivé à en vouloir au personnage de Hoch.

 J’ai trouvé que la première partie, sur Hoch dans était intéressante, mais surtout une fois qu’on avait lu la seconde, sur Flex. Car on comprenait alors à quoi Hoch échappait. Alors qu’en lisant la première fois, le trajet de Hoch m’a moins intéressé.

J’ai écrit la partie sur Flex pour ça, justement. En finissant la partie sur Hoch, je me suis rendu compte que je n’avais pas traité tout le sujet, puisqu’on le voyait s’échapper d’un environnement qui n’était pas montré. Puis comme je disais, je travaillais au rayon rap de la Fnac à l’époque donc j’avais plein de choses à dire sur le sujet. Il y avait un travail sur la langue qui m’intéressait.

Quand j’ai écrit Hoch, j’ai évité de faire dans le social. Je n’ai pas cité de ville particulière, notamment pour ne pas me retrouver porte-parole de quoi que ce soit. Mais je me suis rendu compte que j’avais quand même le droit de parler de l’univers dans lequel je vivais à l’époque et duquel Hoch s’extrait, d’où le personnage de Flex. La scène d’agression à laquelle ils assistent, c’est un artifice inventé qui contribue à l’histoire et qui ouvre le livre mais ça aurait pu arriver. Je ne l’ai pas vécu ni observé, à part dans les fais divers. Pour moi, le vrai début du bouquin c’est quand Hoch commence à parler. Ce qu’il y a avant, avec la femme qui ouvre sa fenêtre, assiste à l’agression et commence à compter les moutons, c’est un artifice. Quand on la retrouve à la moitié du livre et qu’elle recommence à compter, c’est pour montrer que l’histoire redémarre au début.

En finissant le roman, donc la partie sur Flex, j’ai automatiquement recommencé le roman au début, car je savais que je verrais la partie sur Hoch différemment…

Il y a beaucoup de lecteurs qui m’ont dit ça et ça fait super plaisir.

Le roman se termine par la citation de Nas ("I never sleep ‘cause sleep is the cousin of death") qui arrive dans l’histoire comme un scratch. Ca va bien avec la structure de Moi Non et l’histoire qui se rembobine…

Il y a un peu une idée de passe-passe… D’ailleurs il y a aussi un peu cette idée dans Bic Juggling, le texte que j’ai écrit pour le livret du disque de DJ Gero, Welcome 2. En fait, dans le texte, certains mots sont en gras et que tu les mets bout à bout, ça donne une deuxième texte.

Moi Non, tu l’avais envoyé à plein de maisons d’édition, Gallimard a été intéressé. Avec eux, concrètement, comment ça s’est passé ?

J’ai écrit mon manuscrit, et à un moment donné je me suis dit "Je n’arriverai pas plus loin tout seul". Je l’ai déposé à l’accueil de plusieurs maisons d’édition, notamment Gallimard, en me disant "Je pourrai me dire que les grosses maisons d’édition, je les ai faites, une fois qu’elles m’auront refusé je pourrai aller voir les plus petites". Carine Toly, de Gallimard, m’a appelé trois mois après le dépôt -c’est à peu près le temps qu’il faut- et  m’a dit : "Des lecteurs extérieurs à la profession, qui sont payés pour lire les manuscrits déposés chez nous, ont rédigé des fiches encourageantes sur votre roman. Je l’ai lu à mon tour et il y a des choses qui nous plaisent". On en a discuté, j’ai écrit une deuxième version du roman puis finalement, on s’est rencontrés et on a travaillé dessus pendant huit mois.

Sans signer aucun contrat ?

Non, sans rien signer. Mais bon, sans être pédant, c’est la Blanche quand même. Je l’ai su après, mais ils reçoivent environ 6000 manuscrits reçus chaque année et n’en publient que 6 ou 7. Et puis ce n’est même pas vraiment la question…Voilà, t’as travaillé sur ton bouquin, t’as envie qu’il soit publié et cette personne t’appelle pour te dire qu’elle l’a lu. Elle te dit avec beaucoup de respect que ça lui a lui a plu, elle t’explique ce qui l’a touché… En même temps, elle pointe du doigt les scories qui polluent le texte. Et j’étais assez d’accord. De toute manière, ça ne sert à rien d’aller voir un éditeur si tu n’es pas prêt à se remettre en question. Il y a toujours un re-travail sur les textes.

 Et c’est courant que les auteurs soient appelés ?

Ca dépend. La dernière chose à faire pour un éditeur est d’encourager à écrire un auteur dont ils ne veulent absolument pas. Tu peux aussi tomber sur un éditeur qui te dit : "Votre roman, ça parle de la banlieue, c’est sympan on est prêt à le publier mais il faudrait changer quelques trucs. Tel personnage devrait revenir plus souvent car il peut attirer le public féminin, ce chapitre ne sert à rien, il vaut mieux l’enlever ...". Moi, j’ai eu la chance de tomber sur quelqu’un de très respectueux de mon travail. Concrètement, quand j’ai déposé Moi Non à Gallimard, ça s’appelait Histoires Précaires, l’histoire était découpée en jours, et il y avait un autre personnage qui s’appelait Saël qui allait vers le fantastique, un aspect qui disparaissait vers la fin. A Gallimard, on m’a dit qu’ils appréciaient la sensibilité de l’écriture et le travail sur la langue mais que la construction était bancale. Il y avait par exemple ce personnage qui prenait la parole à un moment et qui était un peu hommage à Sin City (rires). En tant qu’auteur, une fois que tu as assimilé tous ces commentaires, tu repars de ton côté et tu te remets forcément en question.

Au bout de huit mois, j’ai abouti à une toute nouvelle version. Certains personnages avaient disparu, d’autres étaient apparus, la trame était plus serrée… Bref, ils m’ont conseillé de continuer à retravailler le texte sans pour autant me dire qu’ils le publieraient un jour. J’ai continué à proposer Moi Non à d’autres maisons d’édition mais j’avais très envie d’être édité chez Gallimard car j’avais apprécié l’accueil que j’avais reçu. Le manuscrit est passé en comité de lecture, il a été accepté et le bouquin est sorti quelques mois plus tard.

Le comité de lecture a un pouvoir de suggestion sur le contenu du livre ?

Non, avec le comité, c’est oui ou c’est non. Et quand ton bouquin est accepté, un éditeur attitré est attaché à ton roman, il s’agit généralement d’un auteur de la maison d’édition. Il y a encore un re-travail sur le texte fait avec ton éditeur mais c’est facultatif. L’éditeur te dit "Voilà mes impressions, mais vous en faites ce que vous voulez". Sur un second livre, c’est très différent. C’est avec mon éditeur que j’ai fait le genre de travail effectué avec Carine Toly sur Moi Non.

A propos, est-ce que tu penses que c’était bien, de mettre un bandeau Hip-Hop Chronique sur ton premier bouquin ?

(légère grimace). Tout s’est fait dans la concertation, je ne peux pas dire que ça m’a été imposé. Il y a des maisons d’édition où ça ne se passe pas comme ça, surtout quand c’est ton premier roman… Il a été question du bandeau juste avant la parution du livre. Mon éditeur m’a proposé une liste, j’en ai aussi fait une. On ne trouvait pas, alors on a essayé de mixer. Il y avait une proposition qui disait "Hip-hop", une autre qui disait « "Chronique", on a fait "Hip-hop chronique". Ce n’est pas la faute de l’éditeur, ça a été une faiblesse personnelle. Sur le coup, je me suis dit que ce n’était pas grave, mais c’est un peu dommage. Avec le recul, je trouve qu’il ne représente pas le bouquin. D’ailleurs, ça n’a trompé personne ! Ca n’a pas marché auprès d’un public jeune qui aurait trouvé ça racoleur  ni auprès d’un public plus âgé qui a dû trouver ça inintéressant. Par la suite, la bandeau a juste indiqué le prix que j’avais reçu pour Moi Non. C’est une des raisons pour lesquelles j’étais content d’avoir ce prix ! (sourire)

Le bandeau de Carnets d’Absence, c’est "Après l’étude". Personne ne l’a compris, on n’arrête pas de me poser la question. Tout le monde pensait que j’avais écrit un bouquin qui s’appelait L’étude, et que c’était la suite ! Alors que c’est juste un livre qui parle de ce qui se passe après la classe… J’ai choisi ce bandeau parce qu’il était neutre, et parce que je suis tellement amoureux du titre  que je voulais un bandeau sans saveur, pour ne pas l’occulter. Pour une fois que je suis fier d’un truc !

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