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Patrick Goujon a publié quatre romans chez Gallimard : Moi Non (2003) ; Carnet d’Absences (2005) ; Hier Dernier et A L’Arrache. Cet entretien a été réalisé lors de la parution de son deuxième roman. Il nous parle ici de son second roman, Carnet d’absences. C’est là encore le parcours de deux personnages, un garçon, Benjamin, et une fille, Aube. Mais le récit s’étale désormais sur une quinzaine d’années.

 

Dans Carnets d’absence, Tu as eu le même rapport aux personnages que pour Moi Non ?

Ce sont deux livres très différents. Je me sens aussi bien proche de Benjamin que d’Aube même si ça ne s’est pas passé de la même manière pour les deux personnages. Je n’ai pas eu trop de mal avec Benjamin, j’ai toujours eu l’impression qu’il réussirait à s’en sortir. C’était presque naturel de le porter avec moi, comme si ça avait toujours été un pote. Alors que pour Aube, c’est comme une personne proche que j’aurais été forcé d’apprivoiser. Et maintenant, je me sens vraiment éperdument amoureux de ce personnage. C’est le personnage pour lequel j’ai le plus d’affection parmi tous ceux que j’ai écrits.


Eperdument amoureux mais en sachant de qui, cette fois ! (Allusion à la phrase "C’est comme si j’étais éperdument amoureux, mais sans savoir de qui », qui est l’un des pivots de « Carnet d’Absences")

Pour moi, cette phrase résume le livre. Mais tu peux remplacer "qui" par "quoi". C’est ce qui fait courir les gens qui ont un peu de passion, cette sensation de ne jamais être satisfait ce que tu as… La mère d’Aube lui dit à un moment "Je t’ai rendue difficile à aimer" et c’est justement le rapport de force que j’ai eu avec elle pendant l’écriture. Et je suis totalement responsable si, aujourd’hui, certains lecteurs me disent qu’ils la trouvent froide et distante. Parce que ça m’a d’autant plus touché quand d’autres lecteurs m’ont dit qu’ils s’étaient sentis d’autant plus proches d’elle. Je n’aime pas la facilité, je n’aime pas les grandes effusions, je préfère le sens du détail et les petites choses qui touchent. D’ailleurs, le fait de tomber éperdument amoureux de quelqu’un, ça se joue dans le détail. Il en va aussi des œuvres. Et dans tout ça, le personnage d’Aube est constamment dans un appel à l’amour mais sans apitoiement. Flex aussi. Hoch et Benjamin sont plus accessibles, ils sont pleins de bons sentiments. Il en faut aussi, il ne faut pas brider le lyrisme mais je me sens plus proche d’Aube car on a tous les deux dû faire des efforts pour vivre ensemble.

 

Quand on lit tes bouquins, la psychologie féminine a une place très importante, et sonne très juste.

(perplexe) Je passe pas mal de temps à observer, mais je ne le fais pas volontairement … J’ai souvent été ami avec des filles, parce qu’au niveau sensibilité je me sentais proche d’elles, aujourd’hui encore plus. Dans la première des trois parties de Carnet d’absences, les personnages ont douze ans. A cet âge-là, je pense qu’il n’y a pas énormément de différences entre les garçons et les filles. A seize ans, tout change. Donc j’ai longtemps réfléchi à la façon dont j’allais le traiter. Le début du livre, je l’ai écrit dans l’ordre où il se lit : en alternant les passages du garçon avec ceux de la fille.  Mais quand je suis arrivé à la deuxième partie, j’ai eu une frayeur horrible. J’ai senti qu’Aube ne m’appartenait pas, que j’étais loin d’elle. Pendant plusieurs mois, je suis resté à me dire que je n’arriverais pas à écrire ce personnage de Aube. C’était impossible.


Et, je m’en souviens précisément, j’étais dans le métro pour aller chez Gallimard. En face de moi, il y avait deux femmes. Une d’une cinquantaine d’années, et une autre un peu plus jeune. J’ai regardé la plus âgée, et j’ai été complètement hypnotisé par son regard, par ses yeux, des attitudes, je ne saurais pas dire quoi. Et d’un coup, je me suis demandé quel visage elle avait quand elle était plus jeune, ce qu’elle avait pu traverser. Un torrent d’impressions m’est tombé dessus. Je faisais attention à tout : les bagues qu’elle avait aux doigts, comment son col était tourné… Je n’avais jamais ressenti ça auparavant. En sortant de la station de métro, je me suis senti bien. Ce n’est pas tout le temps le cas, donc il faut le dire, je me suis senti à fleur de peau, absorbant toutes les informations autour de moi. J’étais en train de regarder le personnage d’Aube, comme si elle aussi m’observait de cette façon là.

 

A ce moment-là, j’ai eu des tas d’images et de choses en tête. Comme le passage où elle pense à un garçon avant de s’endormir avec un coussin entre les cuisses. Là, je ne sais pas si je suis dans le vrai à propos du sentiment féminin, mais je sais que j’étais dans le vrai à propos du sentiment de mon personnage. C’est une certitude. On peut me dire que ce n’est pas représentatif des filles, je m’en fous : je sais que mon personnage féminin le ressent comme ça. Il ne s’agit pas de se mettre dans la peau de quelqu’un qui est attiré par les garçons, mais d’un coup je savais que si j’avais été ce personnage-là, le truc qui m’aurait excité en tant que fille aurait été ce muscle à côté de l’aine. Comme une évidence. Bon, je suis hétéro, mais c’est comme si tout avait été évident, et que mon personnage avait posé sa tête sur mon épaule et me parlait. Donc en fait je ne sais pas si je connais vraiment bien les filles… Mais je connais bien mon personnage, et c’est pour ça que j’y suis très attaché, parce que j’ai dû faire avec elle un travail que je n’avais pas fait aussi fortement avec les autres.

 

Pour toi, dans l’écriture du roman, tout dépend vraiment de tes personnages ?

Oui, j’avais l’impression que je ne pouvais pas utiliser la voix de Aube pour qu’elle confie ses sentiments, surtout dans sa deuxième partie, qui est très introspective, où elle s’exprime beaucoup par le biais de sensations. Quand cette partie commence, Aube vient de rater complètement son épilation des sourcils… Le but est alors, comme au cinéma, de camper un personnage très rapidement, en mettant en évidence des aspects minimes. J’adore ce travail-là. Quand je suis sorti du métro après avoir vu la femme âgée, c’est une des premières scènes que j’ai écrites.

 

C’était comme une évidence, que la vie de Aube à 16 ans, ça se résumait à avoir raté sa première épilation de sourcils. Au départ, la scène était beaucoup plus longue, je l’ai coupée, parce que ça durait vraiment trop longtemps. Elle était censée être assise dans un pré, à sentir la rosée du matin, ce qui est déjà très cliché… Sa copine sort un crayon, lui refait des sourcils. Aube est alors au plus proche d’elle et regarde dans ses yeux et sur plusieurs lignes. Elle décrit son iris, elle essaie de dire ce qu’elle ressent, ce qu’elle voit dans les yeux de sa copine : Ses attentes,  ses intentions. Puis elle tire sur sa chaussette… C’est des trucs tout bêtes, mais je n’avais pas eu à le vivre encore dans l’écriture. Et là, je me sentais au plus près de mon personnage féminin, et je pouvais enfin avancer dans mon histoire. Je n’aurais pas pu l’écrire avant, sinon ça aurait sonné faux.

 

Quand tu as commencé, c’est comme si tu avais ton principe général, et des enveloppes vides pour tes personnages ?

Oui. C’est ma façon de construire mes livres : en avançant au fur et à mesure, et en me retrouvant à la fin à avoir écrit un livre que je n’attendais pas. Tu as des étapes, tu assistes à une scène qui va te toucher, dans le métro, dans un magasin, n’importe où ; tu la notes  et tu le gardes sous le coude. Peut-être qu’un jour, ce texte va te servir et t’amener à imaginer une scène clé ou une conclusion pour ton livre. Et à la fin, tu arrives à un livre, et tu es sûr que c’est celui-là que tu voulais écrire en commençant. Mais tu as pris des tours et des détours au milieu qui te l’avaient peut-être fait perdre de vue.

 

A suivre

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