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Si j’étais grandiloquent, je dirais "un grand documentaire imparfait". Grand parce que la parole politique, bien que sous contrôle, y est foncièrement humaine. Par exemple, Raffarin prend un plaisir fou à appeler notre cher président "Sarko" en toute impunité. Quant à Balladur, il impose un tempo de grabataire au flot de ses souvenirs. Ainsi, il raconte qu’il est allé au musée le jour de sa nomination ou explique qu’un bon Premier ministre ne doit surtout pas travailler plus de huit heures par jour.

Et puis Michel Rocard impressionne et fatigue à la fois, par la verve avec laquelle il commente une situation avant même de la raconter. Quand il parle du repas durant lequel Mitterrand l’a nommé Premier ministre sans même vraiment le dire, ça donne ça : "A ce moment-là, je regarde obstinément le fond de mon assiette. La nature m’a fait sûr de moi sur un certain nombre de problèmes doctrinaux mais sûrement pas arrogant et jamais impoli, du moins je l’espère. Donc à cet instant, eh bien, le fond de mon assiette m’intéresse". Pour le reste, beaucoup de ces ex-Premiers ressemblent à des passagers tombés d’un train en marche il y a 10 ou 20 ans et qui se perdent encore dans les détails de leur accident. Ca fonctionne quand c’est avec la roublardise d’un Juppé, beaucoup moins quand c’est le premier degré clinique d’une Edith Cresson ou d’un Jospin qui a cette boutade triste et involontaire ("si je dois me faire un compliment pour une fois") et semble bloqué pour l’éternité au matin du 22 avril 2002.

L’Enfer de Matignon est donc un précieux témoignage. Son seul souci est de rester prisonnier de considérations journalistiques : l’exhaustivité et la prime au présent. Si Raphaëlle Bacqué et Philippe Kohly ont magnifiquement capté la parole de ces hommes politiques, ils auraient peut-être gagné à se reposer sur 4-5 figures essentielles. Là, une brochette de Premier ministres (Mesmerr, Barre, Villepin, Fabius) va et vient sans réelle raison d’être dramatique ou intervient pour placer des propos généraux qui auraient pu être dits par d’autres. Pire, la présence d’un Premier ministre en exercice casse complètement l’intemporalité du film. François Fillon avec sa parole bridée et pré-mâchée ("Nicolas Sarkozy et moi sommes très amis" et autres scoops du même tonneau) bride complètement la portée historique du film. Car la force de L’Enfer, c’est de s’intéresser à une époque révolue : celle où les Premiers ministres étaient des paradoxes vivants de la Veme République, à la fois chefs d’Etat en propre et fusibles sur pattes du Président. Or, le "collaborateur" Fillon n’appartient définitivement pas à cette catégorie. Tout au plus, son visage chiffonné témoigne à sa place de la difficulté du poste. A la fin, le film tente bien d’analyser en direct la mutation de la fonction de Premier ministre mais la perspective historique laisse place à la conjecture journalistique et quoiqu’on en dise, on perd quand même en portée.  Et le film finit forcément de la plus frustrante des manières : par trois points de suspension.

 

Tag(s) : #Brèves cinéma
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