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La déchéance d’Ed Wood est connue : un jeune acteur/cinéaste/travesti/fan de Dracula décide de réaliser des films à l’image de ceux qu’il adorait enfant. Mais d’un film navrant à l’autre, Wood se retrouve à pondre des films pornos vaguement morbides avant de mourir alcoolique à 54 ans. Mais si les tribulations d’Ed  Wood peuvent susciter la compassion, que dire de Joe Shuster ? Fan de Buck Rogers et de Doc Savage, il avait lui aussi décidé, avec son copain Jerry Siegel, de  créer un héros qui rendrait hommage à ses amours d’adolescence. C’est devenu Superman.

Siegel & Shuster ont vendu les droits de Superman pour 148 $ (ceci n’est pas une faute de frappe) tout en étant payés grassement pour écrire et dessiner les aventures du héros. D’ailleurs, je vous conseille la lecture des Superman Archives qui rendent bien compte de ce qu’était le héros dans l’esprit de ses auteurs : un croisé de l’injustice sociale à peine surhumain et venu d’on ne sait où (Kripton n’existait pas encore) pour mettre les patrons abusifs, les sénateurs corrompus et les directeurs d’orphelinats trop sévères hors d’état de nuire. Bien entendu, les deux auteurs ont perdu petit à petit le contrôle de leur personnage quand National Comics, l’éditeur, a engagé d’autres artistes pour publier toujours plus d’aventures de Superman. Jusqu’à un procès trop long à expliquer sur les droits dérivés de Superboy qui a privé Siegel & Shuster de tout revenu et de tout crédit lié à leur héros.

C’est là où Secret Identity commence. Ce bouquin s’attache à mettre en lumière la seconde carrière de Joe Shuster : celle de dessinateur pour des revues sado-maso. Torturé, frustré, ruiné, Shuster en est réduit à dessiner des scènes fétichistes et vaguement érotiques pour des feuilles clandestines. Ce sont ses dessins que Craig Yoe a réunis. Et ils sont troublants car Shuster met en scène des personnages qui ressemblent à Lois, Clark, Lex Luthor ou Superman. Du fouet, du bondage, un peu de nudité et sûrement, beaucoup de douleur de la part de Joe Shuster qui s’acharne à pervertir son rêve d’adolescence dont il ne reste que des corps dénudés dans des postures peu enviables. Le tout, sûrement pour 5,50 $ le dessin vendu dans des arrières-boutiques de boutiques mal éclairées. Tout ça rend la lecture de cet ouvrage désagréable et le passage en revue des illustrations assez douloureux. Car contrairement à beaucoup de descente aux enfers, celle-ci n’aura pas de vrai happy-end. Shuster trouvera un boulot de postier à mi-temps, deviendra petit à petit aveugle et devra attendre 1978 pour retrouver son crédit de co-créateur de Superman, ainsi qu’une (petite) rente annuelle versée par Warner. Alors, que vous aimiez ou pas les scènes sado-maso, Secret Identity a le mérite de rendre justice à la trajectoire de Joe Shuster, un dessinateur sans lequel beaucoup d’autre nous n’auraient jamais sauté sur un canapé avec un drap rouge en guise de cape. Dernière chose : c’est Stan Lee qui fait la préface.

PS : Merci à Prépaciné pour l'idée de l'article.

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