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"Je n’en veux plus à mon père, maintenant que je suis devenu comme lui : sourd, muet et aveugle à toute cette sacrée folie"


A la disparition de DJ Mehdi, on a rappelé son travail avec Kery James, le113, Booba même. Mais on n'a pas vraiment évoqué Karlito. Il y a pourtant quelque chose d’infiniment précieux dans le travail qu’ils ont fait ensemble. Après Mehdi, Kery s’est réinventé au moins trois fois. Le 113 a continué sur la même lignée, avec d’autres gens. Mais Karlito restera le rappeur de Contenu Sous Pression, réalisé aux 2 tiers par DJ Mehdi. Peut-être que Mehdi s’était reconnu en Karlito qui conjuguait lui aussi individualité remarquable et sens du collectif. Karlito et Mehdi étaient Mafia K’1fry, mais avec un petit pas de côté. Sur la photo, ils regardaient ailleurs. Et c’est peut-être cet état d’esprit qui les a un temps rapprochés. Karlito était entré dans le rap sans faire de bruit. Teddy Corona (Idéal J) racontait qu’il venait, tous les jours, assister aux répétitions du groupe, et qu’il ne disait jamais rien.

 

En 1997, l'observateur silencieux prend la parole sur Je Désole Mes Parents. Déjà, l’écriture est allusive, évite les images trop évidentes. Par exemple, pour parler des mères du quartier qui pleurent, il dit "Le sang de leur sang se répand aux dépens de leur peine". Ses couplets ressemblent à un bouquet d’aphorismes ("parole d’ivrogne, le vin du mal est moqueur") qui désarticulent souvent les expressions toutes faites ("Ventre affamé dort d’une oreille"). Pendant quelques années, il dépose ses paroles détachées et décalées sur les albums de l’équipe. Mais le secret le mieux gardé de la Mafia K’1fry reste discret. Sur l’album double platine du 113, il rappe … sur un morceau caché. En 2001, Mehdi et lui sortent donc cet album en quasi-tandem. Karlito donne les rares interviews de sa carrière. Je regrette de les avoir jetées quand j’ai déménagé. Dans l’une d’elles, il parlait de son statut de solitaire de l’équipe. Sachant qu’on se dilue dans la foule, comment exister dans un groupe ? S’affirmer sans avoir l’air de se détacher ? Mehdi posait la même question dans le documentaire Si Tu roules avec la Mafia K'1fry. Par la suite, il avait presque cessé de bosser avec ses amis de toujours, les retrouvant pour des collaborations ponctuelles.


Karlito, lui, a d’abord fait taire son besoin d’émancipation et s’est limité aux projets du collectif. Dès 2003, la parole est moins fine, la personnalité moins saillante. La vie de quartier, les codes du groupe encombrent ses rimes. Il se réveille quand même avec les conseils qu’il (se ?) donne dans le morceau Rusé : "Ne crains surtout pas d’être toi-même quand certains y voient faiblesse" puis, opposant là encore l’individu à l’ensemble : "Doit-on sauver un homme sachant qu’on ne pourra les sauver tous ?" Questions et carrière en suspens. Depuis, Karlito a brillé par son absence dans le documentaire sur l’histoire de la Mafia K’1fry. On l’a ensuite brièvement réentendu sur le deuxième album du groupe (deux  apparitions), comme s’il était déjà en partance pour autre part. Mais où exactement ? Mehdi, on le sait, était avec Ed Banger et Justice. Mais Karlito ? Que préparait-il ? En 2007, j’ai discuté avec un membre de la Mafia K’1fry qui m’a dit que Karlito préparait son deuxième album solo. Bon. A priori, je n’attends plus trop. Je me dis qu'il a juste quitté le rap sans faire de bruit.

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