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Il peut exister des films à thèse mais je ne pense pas que l’équivalent soit vrai pour les séries.  Les grandes séries vont au-delà de leur postulat de départ et finissent toujours par visiter des contrées insoupçonnées. Une série, même portée par une forte personnalité, est une matière vivante dont la conception se poursuit à l'air libre. Elle est nourrie d’une dizaine d’auteurs, d’une centaine de comédiens, de milliers d’articles et analyses et de toute l’actualité qui continue à se dérouler en parallèle.

Aussi, je me méfie des ouvrages qui prétendent étudier un show télé sous le prisme d’un seul sujet. Et malgré son titre Les Soprano, portrait d’une Amérique désenchantée ne tombe absolument pas dans ce travers. Aussi vrai que le show est une œuvre à entrées multiples (la psychanalyse, la mafia, la filiation, le cinéma ...), le livre de Frédéric Foubert et Florent Loulendo le décortique à travers ses grands thèmes, comme ses aspects les plus anodins. Aviez-vous déjà prêté attention aux bouquins que lisait Carmela quand elle attendait Tony au lit ? Et d’après vous, qu’est-ce que les goûts musicaux de Tony nous enseignent sur sa jeunesse et son éducation ?

 

Encore plus pertinente, l’influence du 11 septembre sur le show est sûrement l’analyse clé du livre. On entend cette phrase dès le premier épisode "Les beaux jours sont terminés. Et ils ne reviendront pas". Et effectivement, trois ans après, le World Trade Center passe par là et la série devient encore plus noire et désespérée. Captée en cours de route, l’angoisse post-11 septembre s’intègre dans la série comme si de rien n’était. Le sujet ne passera jamais au premier plan mais il rôdera sans cesse dans les quatre dernières saisons, un peu comme les Arabes du Bada-Bing.  Avec, en sous-texte, cette intuition : les beaux jours sont peut-être terminés mais les mauvais jours restent peut-être encore à venir. C’était peut-être prévu dans le pilote mais les attentats de 2001 ont encore plus contribué à faire des Soprano une série de l’entre-deux, de l’attente du pire, de la dernière respiration quand la porte du diner s’ouvre et que …

 

Tout ça, David Chase en parle à mots couverts dans la (forcément) frustrante interview qui ouvre le livre. Il a la bonté de ne rien nous dire de capital. Et les auteurs ont l’élégance de ne pas vouloir penser à sa place. Pourtant, en allant fouiner dans chaque détail de l’arrière-plan, en réécoutant toutes les répliques du 4eme sous-fifre en partant de la gauche, les auteurs font apparaître Les Soprano comme une série où chaque détail compte mais où rien n’est complètement figé. Une oeuvre imposante, qui souffre parfois de ses zones d’ombres, mais qui paraît conçue pour demeurer, au moins en partie, inachevée. Une matière vivante.

 

Un livre de Frédéric Foubert et Florent Loulendo, paru aux Editions Cathodiques

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