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(Illustration: Seyr)

"Savoir perdre, gagner, reperdre, gagner, sans s’éloigner de soi-même…" Ces jours-ci, et comme à chacun de ses albums, le plus grand désabusé du rap français met du baume au cœur de ses auditeurs. Paradoxal ? Non, juste normal, quand on parle d’Oxmo Puccino.

Jeudi 15 juin 2006, un concert privé est organisé dans les locaux d’EMI : Oxmo Puccino va présenter Lipopette Bar à la presse et aux chanceux. Et moi, je suis là car je suis un peu des deux. On sait déjà qu’il sera accompagné des musiciens du label de jazz Blue Note avec qui il a enregistré ce disque. Mais ce qu’on ignore encore, c’est que le Lipopette Bar est le lieu où tous les héros de l’album se croisent, s’entrechoquent ou font leur vie. Plus ou moins un chapitre par protagoniste, une chronologie éclatée façon Pulp Fiction et… Ah, chut, ça commence. Dès Perdre & Gagner, le premier morceau, le projet prend le contre-pied des attentes. Malgré le décorum de l’occasion, Oxmo ne sombre pas dans le folklore démonstratif. Au contraire, on le retrouve plus lui-même que jamais, sur une musique dénudée, narrant des histoires de vocations étouffées, d’idylles condamnées et de vies raccourcies. Il semble même se cacher un peu partout derrière ses personnages. La dérobade de Billie avant un concert ? Voilà qui rappelle ses déclarations d’il y a quelques années quand, découragé, il avait voulu arrêter le rap.

"Quoiqu’il en soit, on est toujours dans la merde ; tu peux te plaindre, y’a toujours quelque chose à perdre… " on, vraiment, cette ritournelle ne trompe pas sur l’identité de son auteur, qui reste bien le même doux fataliste qu’il se plaît à paraître depuis des années. Pourtant, dans la salle, le public s’obstine à hocher la tête malgré les paroles, avec un sourire béat accroché aux lèvres. C’est qu’il doit être enthousiasmé par la capacité de renouvellement d’un artiste qui se montre toujours plus créatif pour nous faire comprendre qu’on est foutus, et pour de bon. Puis, les mélodies swinguent et cette odyssée ne manque pas d’humour, surtout quand des losers jettent des paquets de chips en l’air avant de s’entretuer. Une diversion qui rappelle bien le coup de la pizza du morceau Hitman dans Opéra Puccino, album ayant eu le mérite de nous apprendre dès 1998 qu’on vivait sans le savoir traumatisé par notre enfance et que toutes nos histoires d’amour finiraient amèrement.

Cette allusion n’est pas la seule réminiscence de la soirée. Un peu plus tard, alors que le concert privé s’achève, l’ancien dirigeant du label Hostile (aujourd’hui quelque part à la tête de EMI/Capitol France ou Europe, je crois) arrive sur scène et remet justement à Oxmo le tout récent disque d’or d’Opéra Puccino, pourtant sorti il y a plus de huit ans. Personne ne s’y attendait, Oxmo semble aussi surpris que le public, et tout le monde est gagné par l’émotion. Okay, un disque d’or, c’est surtout un argument publicitaire. Mais symboliquement, ça représente aussi les gens qui ont écouté ce disque. Et pour Oxmo, qui a pourtant contribué à la poussée de croissance du rap français avec Time Bomb et qui a traumatisé un bon nombre d’oreilles, c’est surtout le premier de sa carrière.

Un classique absolu du rap français, une suite bancale malgré ses fulgurances (et plombée par ses trop nombreux interludes, à mon humble avis), une traînée d’air frais répandue sur les scènes de France (Le Cactus de Sibérie), quelques expériences éclectiques à la rubrique "divers" de son CV (un script original dénaturé pour le navet Dans Tes Rêves, un album live frustrant, un texte pour Florent Pagny)… Bref, une carrière, quoi. Avec ses hauts, ses bas, ses remises en question et surtout une volonté constante d’évolution. Et aujourd’hui, Oxmo est toujours là, à tracer son chemin, discret, mais toujours cohérent. Sans heurt, ni effet d’annonce, il prouve que l’intégrité artistique ne se clame pas, elle se vit, et puis c’est tout. Et il nous donne même envie de croire encore au rap français, à l’heure où ses piliers s’écroulent ou s’affaissent : au pire, il y aura toujours au moins son prochain album à attendre…

Le disque d’or dans les mains, Oxmo glisse quelques mots, presque à voix basse, dans le micro, et dit qu’il continuera à faire de la musique. Il a beau clamer dans une chanson qu’il est « né blasé », l’émotion qu’il retient est visible sur son visage. Oxmo observe une dernière fois ce disque, nous jette un regard et sourit avant de quitter la scène. On s’en doutait, mais maintenant, c’est certain : le cynisme est juste la réserve polie des grands sensibles.

Publié dans Last Mag 17 en 2006

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