Les haines de jeunesse ont la vie dure

          
Quand j'étais jeune, innocent et immature (c'était il y a deux ou trois ans, je crois), je détestais Brian Michael Bendis. A l'époque, je lisais beaucoup de comics et Bendis était le scénariste de plein d'entre eux (Daredevil, Spider-Man, les X-Men, Les Vengeurs, Alias ....). Dès qu'il mettait la main sur une série, c'était plus fort que lui, il lui appliquait sa méthode favorite, mélange roublard de dialogues verbeux, de procédés cinématographiques inadaptés à la BD et d'intrigues en queue de poisson.

Et quand on lui reprochait les conclusions de ses histoires, souvent abruptes et bâclées, Bendis répliquait que, "dans la vie aussi, les fins sont ratées". Retenez ça pour plus tard, la vraisemblance sera toujours l'excuse favorite de l'auteur paresseux. Pourtant, allez savoir pourquoi, ses ingrédients tape-à-l'œil suffisaient pour faire illusion. Bendis était acclamé comme s'il avait découvert l'Amérique, répondait à 95 interviews par minute et se comparait régulièrement à des gens comme Woody Allen, David Mamet ou Aaron Sorkin (l'inestimable créateur de West Wing). Je suis sûr que quand il était petit et qu'on lui avait demandé ce qu'il voulait faire dans la vie, Brian Bendis s'était levé et avait répondu à sa maîtresse « fumiste, madame ! ». Et ses parents pouvaient être fiers de lui, parce qu'il avait complètement réussi.

J'en étais où ? Ah oui, je détestais Bendis. Vraiment. Dès que je tombais sur une de ses BD, une grosse veine naissait sur mon front et l'envie me prenait de tout casser chez moi. Mais heureusement pour mon mobilier, je préférais aller l'insulter sur des forums. Et puis ... Et puis, j'ai vieilli et un peu délaissé les comics. Pour faire vite, je suis passé à autre chose (cf : le reste de ce blog). De temps en temps, je repensais quand même à Bendis et je me disais que j'avais fait erreur, que la maturité m'avait manqué pour bien saisir son travail et que c'est le reste du monde qui avait raison. Eh bien, non. C'était moi.

Récemment, un pote m'a passé Daredevil : le Rapport Murdock, conclusion de son passage sur le personnage, censée apporter un sens à tout ce qui avait précédé. Il faut dire que, comme d'habitude, Bendis était parti d'une bonne idée (révéler la véritable identité du héros), pour finalement utiliser les 50 épisodes suivants à faire du surplace. Et malgré ses effets d'annonce, les cinq derniers épisodes accumulent toutes les tares de son auteur : digressions qui font gagner de la place, personnages de la série qui défilent sans raison (ici : toutes les ex de Daredevil viennent lui dire bonjour), hommage raté à Frank Miller et tout ça pendant que les personnages se poignardent, se menacent, déversent leurs bile inutile durant des pages pour ... rien. Littéralement. Je vous jure. Lisez et vous verrez. Sans parler d'une conclusion qui laisse à son successeur (Ed Brubaker, que j'aime bien) le soin de ranger tout ce bordel.

En lisant ça, mon cœur n'a fait qu'un tour. Malgré les jolis dessins faits à la palette graphique par Alex Maleev, j'ai bondi. Je n'avais rien payé pour la lecture, mais je me sentais volé. L'indifférence de ces dernières années avaient laissé place en moi à de l'orgueil blessé. C'en était trop. J'ai jeté l'album à terre, j'ai ouvert grand ma fenêtre, et, à plein poumons j'ai hurlé "Bendis est une merde" à travers le ciel étoilé. Dieu que ça faisait du bien, surtout à une heure du matin. J'ai vite baissé les stores avant que les fenêtres de l'immeuble d'en face ne commencent à s'allumer. Tout rouge et essoufflé, j'ai vu la BD, qui traînait au sol, intacte et étrangère à mon vacarme. Je me sentais vraiment con, mais en la ramassant, j'ai quand même souri. Et je me suis dit que là-dessus, Lino avait vu juste : la haine, ça maintient en vie.
Daredevil, tome 13 : "Le Rapport Murdock" (Bendis/Maleev)
Marvel Comics/Panini France. Prix : 12 euros de trop.

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