Deconstructing Curtis


Vous connaissez la théorie des deux Elvis chère à Tarantino ? Dans la postface du scénario de Pulp Fiction (co-écrit avec Roger Avary), il explique la raison pour laquelle Bruce Willis et John Travolta ne font que se croiser dans le film. D’après lui, c’est parce que leurs deux personnages dégagent une énergie similaire qui fait qu’ils ne peuvent donner leur pleine mesure que séparés. Comme deux variantes d’un même archétype, ils sont condamnés à s’éviter ou à se frôler. J’ai repensé à cette théorie en matant Pacino & De Niro tirer sur la corde de leur légende dans ce mauvais film. Malgré tout leur talent, c’est comme ça, ces deux acteurs ne peuvent pas partager un écran trop longtemps, sinon, leurs rayonnements s’annulent. Et comme ici, ils sont tout le temps ensemble, on peut vite mesurer l’ampleur des dégâts. Pacino tient encore moins la forme que dans ce thriller incompréhensible avec Kim Basinger, alors que De Niro paraît aussi motivé que s’il tournait la 4eme suite de Mes Grands Parents, Le Chien de Ma Voisine Et Moi. Et finalement, le seul qui a l’air de s’investir dans son rôle, c’est mon copain Curtis Jackson.

Justement : pourquoi 50 cent est-il dans ce film ? Il est déjà le roi du monde, que gagnerait-il à cachetonner ? Vous allez me dire qu’il fait ça pour ajouter un peu de prestige à son image … Seulement en temps normal, 50 cent ne veut pas qu’on l’aime ou qu’on le respecte, mais seulement qu’on le craigne. Alors, qu’est-ce qu’il fout-là ? Eh bien, en apparence, 50 cent nous refourgue la même version fantasmée de lui-même, déjà à l’honneur dans sa musique. Celle d’un dealer millionnaire avec des disques d’or au mur ( ?), terré dans un manoir/bunker et épaulé par un porte-flingues patibulaire. Seulement, dès la deuxième scène, son rôle ça va plus loin que ça.

Dans La Loi et L’Ordre, Fifty incarne un type qui n’est dur qu’en apparence. Il a beau rouler des mécaniques, ce Spider n’est qu’un minable mogul de quartier qui se retrouve vite à terre, à gémir la bouche en sang. Et ses suppliques incohérentes à De Niro quand celui-ci le savate sont vraiment troublantes. Car 50 cent joue très bien la peur, avec cette grimace figée et ses deux yeux qui implorent la pitié. Plus tard, il se refait  tyranniser par De Niro, manipuler par John Leguizamo, vire semi-balance avant de finir à nouveau par terre comme une serpillière qu’on enjambe sans hésitation ni regret et qu’on oublie parce que le film doit continuer. Ainsi, en à peine vingt minutes de présence, 50 cent se livre à une destruction complète de l’image qu’il nous avait offerte jusque-là. Comme si les différentes humiliations qu’il subit à l’écran faisaient partie d’une sorte de thérapie expiatoire lui permettant de libérer une faiblesse qui serait taboue dans sa musique.
Je délire ? Peut-être. Mais quoiqu’il en soit, s’il continue sur cette étrange lancée, je suis plus que prêt à le suivre dans ses aventures au ciné. Quitte même à aller voir des films encore plus mauvais que celui-là.

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